Le Bénin a officiellement installé son Sénat, chambre nouvelle née de la révision constitutionnelle de décembre 2025. Parmi les vingt-cinq premiers membres siège Gbèhounou Louis Vlavonou, ancien président de l’Assemblée nationale, une fierté du Bénin.
Par John GBENAGNON, Président du Conseil d’Administration de African Meridian
African Meridian, 31 Juillet 2026
Le jeudi 30 juillet 2026, à Porto-Novo, les vingt-cinq membres de la première mandature du Sénat ont été installés sous la présidence de la doyenne d’âge, Élisabeth Pognon. La cérémonie fut sobre. Sa portée l’est beaucoup moins. Pour la première fois depuis 1990, le Parlement béninois cesse d’être monocaméral. La loi n° 2025-20 du 17 décembre 2025, qui modifie et complète la Constitution du 11 décembre 1990 telle que révisée en 2019, l’écrit à son article 79 : le Parlement est composé de deux Assemblées, l’Assemblée nationale et le Sénat.
Parmi ces vingt-cinq sénateurs siège un homme dont le nom, sur les terres du Plateau, se prononce avec une familiarité particulière. Gbèhounou Louis Vlavonou est né en 1953 à Ko-Koumolou, dans la commune d’Ifangni. Douanier de carrière, il est entré à l’Assemblée nationale en 2003 et n’en est sorti qu’en juillet dernier, après avoir présidé l’institution à partir de mai 2019 et y avoir été reconduit en 2023. Il rejoint la chambre haute au titre de l’article 113-3, qui fait des anciens présidents élus de l’Assemblée nationale ayant exercé au moins la moitié de leur mandat des membres de droit du Sénat.
Reste à savoir ce que cette chambre est appelée à faire, car c’est de là que l’on mesure ce qu’un homme comme lui peut y apporter. Le Sénat béninois n’est pas une seconde Assemblée nationale. L’article 113-1 lui confie la régulation de la vie politique pour la sauvegarde et le renforcement des acquis de l’unité nationale, du développement de la Nation, de la défense du territoire, de la sécurité publique, de la démocratie et de la paix. Il veille aux mœurs politiques, au renforcement et à la continuité de l’État, à la stabilité politique. Il veille aussi au respect de la trêve politique instituée par l’article 5-1, qui court de la proclamation définitive de l’élection présidentielle jusqu’à douze mois avant l’année électorale suivante, et sous l’égide de laquelle peut être conclu un Pacte de responsabilité républicaine entre le gouvernement et les partis politiques.
À cette mission de régulation s’ajoute une compétence législative précise. L’article 113-2 soumet obligatoirement à un avis de non-objection du Sénat, avant leur promulgation, les lois constitutionnelles, les lois électorales et les lois organisant la vie des partis politiques et leurs activités. L’objection exige une majorité qualifiée des deux tiers des membres composant la chambre et doit être notifiée au président de la République dans les trente jours suivant la saisine. Passé ce délai, le silence vaut non-objection. Le Sénat peut par ailleurs demander une seconde délibération de toute loi votée par l’Assemblée nationale, à l’exception des lois de finances, des lois de règlement et des lois programmes.
Il faut lire ces dispositions pour ce qu’elles sont. Voilà une chambre qui dispose de quatre sessions ordinaires de vingt-et-un jours par an, aux termes de l’article 113-6, pour se prononcer dans des délais courts sur les textes qui touchent au cœur du pacte démocratique : la Constitution, les élections, les partis. Le travail qui l’attend n’est pas un travail d’éloquence. C’est un travail de procédure, de délais comptés, de quorums, de qualification juridique. Autrement dit, le métier d’une vie de Louis Vlavonou.
Vingt-trois années passées dans l’hémicycle apprennent ce que coûte une convocation mal faite ou un renvoi en commission mal motivé. Elu président de l’Assemblée nationale le 17 mai 2019 par soixante-dix-huit voix pour, une contre et trois abstentions, succédant à Adrien Houngbédji, reconduit quatre ans plus tard, il connaît de l’intérieur la mécanique du bicamérisme qui s’installe. Les articles 57 et 86 du texte révisé organisent en effet un dialogue serré entre les deux chambres : transmission simultanée des lois et résolutions votées au président de la République et au président du Sénat, saisine dans les dix jours, réponse dans les trois. Ce sont des rouages. Ils ne tournent bien que si quelqu’un, dans la salle, en connaît le pas de vis.
Vient ensuite ce que l’administration des douanes apprend à ses cadres, et que l’on sous-estime volontiers : la lecture littérale du texte, la hiérarchie des normes, l’art de qualifier un fait au regard d’une règle. Louis Vlavonou n’a pas seulement exercé ce métier, il l’a écrit. Ses ouvrages sur le contentieux douanier, la fiscalité et les techniques bancaires font partie des références que se transmettent les praticiens béninois. Un homme qui rédige des manuels pour ses successeurs raisonne en termes de transmission, et c’est précisément ce dont une institution naissante manque le plus. Le Sénat aura besoin de fondateurs méthodiques, capables d’installer un règlement intérieur solide, des précédents propres, une pratique interne qui tiendra quand ils n’y seront plus.
Il y a enfin le caractère, que la Constitution vient presque ériger en obligation. L’article 113-4 dispose que les sénateurs ne peuvent être ni acteurs ni partisans politiques et qu’ils sont soumis à l’obligation de réserve politique. Cette exigence de retenue et de parole pesée décrit assez fidèlement la manière dont ses collaborateurs racontent ses années de service : le premier au bureau, parmi les derniers à en repartir, plus attaché à la régularité qu’à la démonstration. Là où d’autres devront apprendre la réserve, il n’aura qu’à continuer.
Un mot encore sur ce que prévoit l’article 113-5. Le président et le vice-président du Sénat sont élus parmi les membres de droit, pour cinq années renouvelables, dans les conditions fixées au règlement intérieur. Louis Vlavonou appartient à ce cercle. Ce que les sénateurs décideront leur appartient, et nul n’a à le prédire à leur place. Mais la seule éligibilité d’un fils d’Ifangni à la présidence de la nouvelle chambre suffit à donner à cette semaine, sur les terres du Plateau, un goût que l’on n’oubliera pas de sitôt.
Car il faut dire un mot d’Ifangni. Cette commune du département du Plateau n’est pas de celles que l’on cite d’abord quand on parle des grands équilibres nationaux. Elle est faite d’arrondissements ruraux, de marchés frontaliers, de familles qui envoient leurs enfants au collège en comptant chaque franc. Qu’un fils de Ko-Koumolou se retrouve parmi les vingt-cinq personnes chargées d’installer une institution de la République n’est pas un détail de protocole. C’est un message adressé à chaque salle de classe du Plateau, et il tient en peu de mots : la trajectoire est longue, elle est exigeante, elle est possible.
Cette fierté mérite toutefois d’être bien comprise. Elle n’est pas un trophée que l’on accroche au mur du salon. Ce que Louis Vlavonou emporte à Porto-Novo, ce n’est pas le nom d’Ifangni comme décoration, mais une manière d’être que sa terre reconnaît comme sienne : la discipline, la patience, le respect des anciens, le sens du service rendu sans bruit. La fierté d’une commune ne se mesure pas au rang qu’occupe l’un de ses fils. Elle se mesure à ce que ce rang oblige les autres à devenir. L’installation du Sénat pose donc à Ifangni la même question que posait, il y a quelques semaines, son départ de l’Assemblée nationale : qui, formé à cette école, se prépare ?
Le Sénat béninois écrira son histoire lui-même et il faudra le juger sur ses actes : la qualité de ses avis de non-objection, la rigueur de ses secondes délibérations, sa capacité à faire vivre la trêve politique sans étouffer le débat. Personne ne peut le préjuger aujourd’hui. On peut dire en revanche que cette chambre commence son travail avec, parmi ses membres, un homme qui a passé sa vie à préférer la solidité à l’éclat. À Ifangni, on appelle cela tenir debout.
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