
Un fils d’Ifangni écrit à un garçon de douze ans de Sainte-Rita. Ce garçon, c’est lui. Entre les deux, il y a cinquante-deux pays, des portes fermées, des déserts traversés et des mains tendues que ce livre de 151 pages entreprend, une à une, de remercier.
Tout commence par un échec. Un soir, à Porto-Novo, John Gbenagnon s’assied pour écrire une lettre de remerciement au Professeur Rémy Ngoy Lumbu, rencontré à Banjul en 2018, cet homme qui l’a « pris sous son aile » quand il n’était, écrit-il, « qu’une promesse ». Il écrit Cher Professeur — et s’arrête. Trois débuts de lettre finissent déchirés. « Il y a des dettes qui rendent muet, précisément parce qu’elles ne se comptent pas ; on ne trouve pas la monnaie d’un regard qui vous a rendu à vous-même. » Alors il reprend une feuille et écrit deux autres mots : Petit John. La lettre impossible devient un livre.
Une lettre à l’enfant de douze ans
Le dispositif est aussi simple que redoutable : l’auteur s’adresse à l’enfant qu’il était au début des années deux mille, à Sainte-Rita, un quartier de Cotonou. Un garçon né en 1993 à Kokoumolou, dans la commune d’Ifangni, septième vie d’une fratrie de sept — six garçons, une fille — élevée par une mère commerçante et un père pasteur. Un garçon revenu du Nigeria avec un anglais de rue dont on se moque en cour d’école, et qui ignore encore tout de ce qui l’attend.
« On ne peut pas mentir à un enfant de douze ans qui vous regarde dans les yeux, explique l’avant-propos. À lui, on doit la vérité entière : la douleur, l’espoir et le courage, dans cet ordre-là, parce que c’est dans cet ordre qu’ils arrivent. »
Et la vérité vient. La lettre de septembre 2014 qui envoie un jeune homme de vingt et un ans à Addis-Abeba, au Département des Affaires politiques de l’Union africaine — et la soif qu’on n’ose pas étancher à sa première grande table de réunion. Les trois années à Banjul auprès du Docteur Hannah Forster. La « cage dorée » refusée, et les mois de solitude qui suivent. Et cette nuit, racontée sans fard au chapitre dix, où un père prend la route de Cotonou avec une pochette vide pendant que naît sa fille — et où un inconnu, dont il ne connaît toujours pas le nom, lui vient en aide. « Ne juge jamais une main à sa manche : les bienfaiteurs n’ont pas tous des titres. »
Les quatre personnes qui traversent une vie
Au cœur du livre, une grille de lecture que l’auteur a mis « trente ans à formuler » : quatre sortes de personnes traversent toute existence. Le Connecteur de Destinée, le plus rare, qui ne donne « ni poisson ni canne à pêche » mais montre l’océan. Les hommes et femmes d’influence, dont un mot ouvre des portes — avec cette mise en garde : apprendre à distinguer « la main qui soulève de la main qui saisit ». Les hommes et femmes de qualité, qui élèvent par leur seul exemple, « comme la marée relève tous les bateaux du port ». Et les porteurs de fardeaux, ces maîtres involontaires qui, en voulant briser, musclent : « Prends le muscle, laisse la rancune, et marche. »
C’est peut-être dans ce quatrième visage que le livre trouve sa profondeur la plus singulière, nourrie de l’héritage paternel : la croix comme métier, « porter les fardeaux des autres ». L’auteur en tire une distinction qui structure tout le récit : « Il y a le fardeau qu’on subit, qui forge, et le fardeau qu’on choisit, qui sanctifie. »
Des noms, pas des allusions
Livre de gratitude oblige, les noms y sont. Le Professeur Rémy Ngoy Lumbu, à qui l’ouvrage est dédié, et dont une phrase revient comme un refrain de méthode : « Chaque porte qui se ferme est une autre porte ouverte. » Alex Gnonhoue, le mentor de 2014, qui a aidé « de ses conseils et de son argent » un jeune homme qui n’avait « ni titres ni preuves à offrir ». Hannah Forster, la patronne de Banjul, qui dirigeait sa maison « comme on tient un phare ». Une mère qui reste « la meilleure école de mobilisation des ressources » que l’auteur ait fréquentée. Une épouse, « la lumière de mes retours », à qui l’un des trois interludes du livre est adressé. « Un livre de gratitude qui tairait les noms serait un livre lâche », tranche l’avant-propos.
Du récit au carnet
L’ouvrage se referme sur « Le carnet du jeune de Daagbé » : quarante leçons ramassées en une ligne chacune, un guide de relecture en trois questions par chapitre, une chronologie et des remerciements. De quoi faire du livre autre chose qu’une lecture : un travail. Car l’intention dépasse le mémoire personnel. « Le développement de l’Afrique ne viendra pas d’ailleurs, écrit l’auteur au chapitre du retour vers Ifangni. Il commencera par l’engagement de chacun envers sa propre terre. »
La consigne finale tient en quatre gestes, et elle vaut pour chaque lecteur : « Cherchez la main qui s’est tendue vers vous. Nommez-la. Remerciez-la. Puis devenez la main qui se tend vers un autre. C’est ainsi, et seulement ainsi, que se construit une Afrique ambitieuse : non par la force des puissants, mais par la chaîne ininterrompue des bienfaiteurs. »
Lettre à mon Bienfaiteur — à celui qui a cru en moi avant que je n’y croie, par John Gbenagnon, « un fils d’Ifangni ». Récit · Mémoire · Gratitude, 151 pages, 2026.
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