Après plus d’un an de silence forcé, la scène politique togolaise a retrouvé le chemin de la contestation populaire. Le 9 mai dernier, plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées à Lomé à l’appel d’une coalition inédite regroupant les principaux partis d’opposition et des organisations de la société civile. Ce rassemblement a marqué la naissance officielle du Cadre national de concertation pour le changement (CNCC), une plateforme née de la fusion de forces politiques historiques longtemps divisées.
Le CNCC réunit notamment l’Alliance nationale pour le changement (ANC), l’Alliance des démocrates pour le développement intégral (ADDI), les Forces démocratiques pour la République (FDR) et le Pacte socialiste pour le renouveau (PSR), aux côtés de mouvements citoyens comme le Front citoyen Togo Debout (FCTD). Cette union, présentée par ses initiateurs comme une nécessité stratégique, vise à mutualiser les forces de la résistance face à un pouvoir jugé de plus en plus verrouillé.
Au cœur de la mobilisation se trouve la réforme constitutionnelle adoptée en 2024, qui a profondément transformé les institutions du pays. Ce texte a supprimé l’élection du chef de l’État au suffrage universel direct, au profit d’un régime parlementaire dans lequel le pouvoir exécutif réel revient désormais au président du Conseil des ministres. Ce poste, taillé sur mesure selon ses détracteurs, est occupé par Faure Gnassingbé, à la tête du pays depuis 2005.
Pour le camp présidentiel, cette réforme institutionnelle permettrait une meilleure représentativité et une modernisation du fonctionnement de l’État. Mais pour l’opposition réunie au sein du CNCC, il s’agit avant tout d’un stratagème destiné à contourner la limitation du nombre de mandats présidentiels et à permettre à Faure Gnassingbé de se maintenir indéfiniment au pouvoir, sans plus jamais avoir à affronter le suffrage populaire direct.
Le porte-parole du FCTD, le professeur David Dosseh, a résumé l’enjeu de cette reprise de la mobilisation : il s’agissait, selon lui, de montrer que le peuple togolais « est encore debout » et qu’il n’accepte pas ce qu’il qualifie d’abus constitutionnel. « Nous entrons dans une nouvelle phase de mobilisation », a-t-il averti à l’issue du rassemblement de Lomé.
Après ce premier meeting dans la capitale, le CNCC a choisi de porter son message au-delà de Lomé. Une journée « Togo en pause » a été appelée le 6 juin pour maintenir la pression. Puis, le 12 juillet, la coalition a organisé un rassemblement à Vogan, localité située à une soixantaine de kilomètres au sud de Lomé, où les grands rassemblements politiques sont rares. Ce choix de délocalisation traduisait une volonté de reconquête du terrain, loin des foyers traditionnels de contestation.
Le pari s’est révélé difficile : l’opposition togolaise doit désormais composer avec un adversaire plus redoutable que la répression elle-même, l’apathie d’une partie croissante de la population. Lassés par des décennies de promesses non tenues, de part et d’autre de l’échiquier politique, de nombreux citoyens se sont détournés des enjeux institutionnels au profit des urgences économiques du quotidien.
Malgré ce contexte, l’opposition a réitéré l’exercice fin juillet. Le dimanche 26 juillet, plusieurs centaines de manifestants ont de nouveau convergé vers Vogan pour dénoncer la Constitution de 2024, lors d’un deuxième meeting en l’espace de trois mois dans cette localité. Le CNCC y a vu la preuve que sa dynamique de mobilisation, bien que fragile, n’était pas retombée.
Cette reprise des rassemblements intervient dans un contexte marqué par une mémoire douloureuse. L’opposition rappelle que les manifestations de l’an dernier contre la même réforme constitutionnelle s’étaient soldées par la mort de sept personnes, selon des organisations de défense des droits humains. Des arrestations de figures de la contestation, ainsi que des tensions autour de plusieurs sessions parlementaires, continuent d’alimenter la défiance entre le pouvoir et ses opposants.
Alors que la CEDEAO a elle-même pris position sur la question constitutionnelle togolaise, le gouvernement a répliqué en défendant la légitimité de sa réforme. Entre revendications de légalité et accusations de dérive autoritaire, le bras de fer entre Lomé et son opposition semble loin d’être achevé. Le Togo entre ainsi dans une période d’incertitude, où l’issue du face-à-face entre le pouvoir en place et une opposition remobilisée reste, à ce stade, impossible à prédire.